Envoyer à un ami  Imprimer  Augmenter la taille du texte  Réduire la taille du texte
Villes nouvelles françaises 2001-2005

Villeneuve-d’Ascq - Contributions

partager sur facebook partager sur twitter
publié le 9 novembre 2011

CONTRIBUTION D’EXPERT PRÉSENTANT LA VILLE NOUVELLE DE VILLENEUVE D’ASCQ

VILLENEUVE D’ASCQ

Une expérience professionnelle à transmettre….

par Jean-Claude Ralite
Premier directeur de l’Etablissement public d’aménagement de la ville nouvelle
Juin 2000

Avant la création de la Communauté Urbaine de Lille et bien sûr, de la commune de Villeneuve d’Ascq elle-même, la ville nouvelle est née d’une constatation simple des services de l’Equipement :

La demande de terrain à bâtir, telle qu’elle s’exprimait, conduisait à une croissance en tache d’huile de l’agglomération, ce qui ne permettait pas d’apporter les qualités de cadre de vie, services urbains, équipements collectifs, accessibilité, d’une ville à part entière.

Une faculté des Sciences nouvelle venait d’être construite à l’est de Lille ; une faculté des Lettres et un grand stade étaient programmés à proximité ; enfin les promoteurs commerciaux pressaient fort pour implanter là un grand " dévoreur de ville ".

Le ministère de l’Equipement venait de mettre en place, essentiellement pour l’Ile de France, des procédures permettant de concentrer des financements publics sur des opérations concertées appelées villes nouvelles. Pourquoi pas une ville nouvelle à Lille ?

Il était possible de se fixer quelques objectifs ambitieux pour aider cette future Métropole à retrouver confiance en elle-même. Ce faisant, le niveau de l’offre et de la demande s’élèverait et le mouvement par du marché s’entretiendrait.

Quels objectifs ?

- Pour la qualité de l’environnement naturel, un saut qualitatif, la re-création de la nature en ville, le dialogue citadins-nature. Qualité architecturale, c’est à dire satisfaire de la façon la plus naturelle des aspirations dénuées de stéréotypes. Le tout premier quartier, le Moulin d’Ascq, fit comprendre l’objectif.

- Variété sociologique, en évitant la facilité de recourir exclusivement aux financements maîtrisés par les administrations d’État.

- Au cours même de la conception, actions promotionnelles fortes pour attirer auprès des établissements d’enseignement, les activités de recherche et de développement propres à entraîner l’économie régionale. Utiliser l’aménagement pour inciter les acteurs en présence, éducation et entreprises, à s’interpénétrer dans la limite de leurs finalités respectives.

- Fluidité et mobilité entre ce pôle nouveau, l’agglomération déjà tri-polaire et les villes qui la composent, afin que s’y répartissent les chances, les initiatives, les hommes ; et que se développe la conscience d’une même appartenance à l’aire urbaine au delà d’une identité locale.

- Pour maintenir l’identité locale, conforter la qualité du patrimoine et la vie collective des bourgs pré-existant sur le site.

Sommes-nous, avec les meilleures intentions du monde, partis pour une pure aventure technocratique… ? Mais au fait, qu’est-ce que la technocratie ? N’est-ce pas le comportement d’un technicien laissé seul, seul pour définir les objectifs et modalités qui constituent l’amont de son action propre ?

Or, même avant la mise en place de la Communauté Urbaine, les élus de l’agglomération consultés sur ce sujet manifestent, avec lucidité et bon sens, une claire conscience de ce qui ne va pas, de ce qu’il faudrait faire. Ils expriment une disponibilité certaine pour contribuer à définir ce qui dépasse l’échelle de leur commune et son devenir.

La mise en place de la Communauté Urbaine permet à ce creuset de s’échauffer. Il n’y manque ni l’audace, ni l’ouverture, sous la conduite d’Augustin Laurent et l’inspiration de Victor Provo. Au conseil de cet organisme se retrouvent à parité, élus communautaires et directeurs d’administrations centrales - ravis de ces confrontations directes.

Le fait que la ville nouvelle soit ainsi engagée par cet organisme garantit aux éventuelles crises locales une issue qui les dépasse.

Bien mieux, bon nombre d’individus, citadins anonymes ou non, sans fonction élective, expriment, pour peu que leur expression soit sollicitée, des suggestions, des sollicitations, souvent des aphorismes et évidences, ignorés ou omis, qui ne demandent qu’à venir enrichir, voire, à constituer la substance même du cadre identitaire qu’il s’agit d’édifier. Les plus talentueuses de ces individualités sont des élus en puissance, pour peu que loisir leur soit laissé de le devenir.

Il y a, lors de la mise en place de ces confrontations que l’on dénomma du beau nom de PHAR (participation des habitants avant réalisation), un contrepoint entre usagers / clients d’une part, techniciens d’autre part, parfaitement décapant pour ces derniers, et porteur, pour les premiers, d’une appropriation identitaire irremplaçable.

Dès sa mise en place, la commune de Villeneuve d’Ascq, résultant de la fusion des collectivités réceptrices, a pu reprendre, à sa manière, le flambeau de cette fécondation.

L’objectif de telles démarches est d’amener non pas le "chargé de relations publiques", mais l’aménageur lui même, à être le médiateur, traduisant en cadre de vie, ce que portent ceux qui vivent et vivront dans la ville.

Si tout allait idéalement, c’est ainsi qu’aurait été conduite la genèse.

Las, il y a les hommes, dont la personnalité ne s’accorde pas toujours avec leurs idéaux. Mais n’est-ce pas vrai de toute entreprise.

À cet égard une démarche précieuse est celle qui consiste à généraliser à toutes les disciplines la démarche de l’architecte : poser un calque, ne pas se satisfaire de la première synthèse entre les contraintes objectives (prix, délai, etc..), de " la solution " ; mais atteindre, par la remise en cause modeste de cette première "solution", un niveau de qualité supérieur, en matière de vie collective, d’environnement, d’esthétique, et ceci sans coût additionnel significatif, mais moyennant seulement un peu plus de transpiration en commun et un brin de modestie.

Las, il y a les modes ; celle qui consiste, pour ne prendre qu’un exemple, à séparer totalement piétons et voitures... mais au fait, où drague-t-on, alors ?

Las, il y a les idéologies, qui font par exemple avorter dans l’œuf telle construction d’écoles publique et privée, voisines et conjointes, en un même lieu, afin de permettre aux parents de l’une de percevoir que ceux de l’autre ont également un nez au milieu de la figure et deux oreilles de chaque côté.

Las, il y a l’Etat. La meilleur et la pire des choses que l’Etat.

Irremplaçable pour mette en place financements et procédures spécifiques. Hérissé, là bas, à Paris, de chapelles toutes servies par des hommes responsables et emplis de bonnes intentions, mais … aux souliers trop propres. Alors cela donne, à la faveur de telle rivalité pichrocoline locale, la fuite en tangente, en contradiction avec le principe de modestie, vers les “ grands concours ” d’habitat dense de centre ville, une invention “ parisienne ” ; une tare, dont Villeneuve d’Ascq souffre, elle aussi. Ah, vous voyez bien qu’elle est une "ville nouvelle".

Il y a l’Etat qui, à la faveur de la pusillanimité de la Communauté Urbaine pour faire passer le long de la coupure naturelle qu’il emprunte aujourd’hui le trafic automobile de transit Nord-Sud, impose à la ville de dénaturer sa voirie interne pour recevoir en son sein le sabre autoroutier qui la tranche en deux. Violence heureusement réversible, car, à la faveur des infrastructures rapide récentes, en 1999 : delenda est via magna !

Quelques autres "Couacs" ont des raisons plus ordinaires : un centre - ville décentré, permet par-là même la bénéfique sauvegarde des villages existants ; mais un centre au fonctionnement difficile, car devant digérer un centre commercial régional certes conformé pour s’intégrer mais exigeant, et une station du transport en site propre Villeneuve d’Ascq - Lille (VAL), ligne 1 du métro lillois. L’aménagement de ce centre avait été pensé pour apporter, grâce à une innervation simple par la voirie, une symbiose avec les quartiers environnants. Mais un changement d’équipe intervint, on modifia le principe de voirie, sans remise en cause de l’ensemble, aboutissant à une regrettable confusion.

Et pourtant, il faut venir à Villeneuve d’Ascq, par le métro automatique, né en même temps que la ville, et des mêmes concepteurs, qui y ont maintenu leur haut niveau de compétence, au service du pays tout entier.

Il faut venir tirer quelques bords sur le lac du Héron ; humer le matin, au bord de l’eau, au sortir d’une maison du Nord, du quartier du Château.

Il faut voir les chercheurs de Décathlon mettre au point en temps réel, par télémesure, une nouvelle fixation, en test à la Plagne ; il faut comprendre la vie d’un quartier en le voyant se retrouver dans le centre local, autour de ce qu’il a choisi de recevoir par le réseau à haut débit, depuis le théâtre national de la Rose des vents, situé en centre ville.

Il faut accompagner la grand-mère qui franchit la plate-bande séparant sa résidence de la maison où elle vient de prendre soin du nouveau né de ses voisins, étudiants ; il faut rendre visite à Modigliani, au musée d’Art moderne, et faire quelques trous, au golf de Brigode,

Et quand on aura fini, il est une chose qu’on n’aura pas perçue, c’est que cela fut une "ville nouvelle".

En cherchant un peu, on trouvera bien, à Villeuneuve d’Ascq et dans le Nord, des hommes d’entreprises ou de services publics qui ont le souvenir d’avoir vécu une naissance un peu extraordinaire, et qui allient aujourd’hui à l’étonnant esprit d’entreprise du Nord, ce qu’ils ont pratiqué ensemble lors de cette gestation. C’est aussi par eux que se perpétue, se diffuse, se banalise ce qui fit un temps la singularité du lieu.

Mais la Communauté Urbaine et l’Etat ont eu la sagesse, si rare, d’immoler une organisation spécifique sur l’autel de la banalisation, dès que la ville a été viable, d’empocher le confortable excédent du compte d’exploitation global, et de mettre en veilleuse les potentiels de développement à venir.

Et Villeneuve d’Ascq est aujourd’hui une ville comme les autres, qui a juste quelques bonnes raisons d’avoir confiance en son avenir.