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Villes nouvelles françaises 2001-2005

Val de Reuil - Contributions

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publié le 2 décembre 2011
CONTRIBUTION D’EXPERT PRÉSENTANT LA VILLE NOUVELLE DE VAL DE REUIL

par
Jean-Paul Lacaze
Ingénieur général honoraire des Ponts et Chaussées
Ancien directeur de la mission d’études basse Seine, puis de la mission d’études et de l’Etablissement public d’aménagement de la ville nouvelle.
Juin 2000

Arrêtée prématurément pour une ensemble de motifs politiques et économiques, et en raison d’une politique de peuplement privilégiant à l’excès le parc social, l’opération d’aménagement de la ville nouvelle du Vaudreuil, rebaptisée plus tard Val de Reuil, présente un bilan forcément contrasté mais non dépourvu de points forts souvent originaux.

  1. Un arbitrage d’aménagement du territoire

Le projet a mûri au cours des études du Schéma d’aménagement de la basse Vallée de la Seine, études initiées par la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) comme l’un des contre-feux à la publication, en mai 1965, de l’ambitieux projet de schéma directeur de l’agglomération parisienne. Comme pour les autres villes nouvelles de province, la DATAR ne voulait pas laisser à la seule Ile-de-France le privilège de bénéficier de la dynamique et du potentiel de croissance régionale permis par de telles opérations dans un contexte d’industrialisation rapide.

En plus des cinq villes nouvelles effectivement lancées dans lé région capitale, le schéma directeur élaboré par Paul Delouvrier dans les années 1960 prévoyait un autre projet dénommé “ Mantes-sud ”, sur la rive gauche de la Seine, à la limite de la Haute Normandie. Les autorités de cette dernière région firent valoir que cette ville nouvelle deviendrait nécessairement un relais d’influence de l’agglomération parisienne sur le département de l’Eure. Si une ville nouvelle était nécessaire pour organiser l’urbanisation de l’axe fluvial entre Paris et Rouen, elles demandaient que le site choisi vienne renforcer l’armature urbaine de la Haute Normandie au lieu de l’affaiblir.

Le contre-projet du Vaudreuil répondait précisément à cet objectif en raison de sa situation au confluent des vallées de la Seine, de l’Eure et de l’Andelle, en un point nodal de l’aire urbaine étendue du grand Rouen.

L’arbitrage rendu en 1967 par le Comité interministériel d’aménagement du territoire en faveur de la proposition de la Haute Normandie constitue donc une des rares décisions positives tendant à diriger vers le bassin parisien – cet éternel oublié des politiques d’aménagement du territoire tout au long du dernier demi-siècle – une partie de la croissance créée et diffusée par Paris.

  2. Un choix ratifié par les acteurs économiques du secteur privé

Jusqu’aux chocs pétroliers de 1972-1973, la ville nouvelle a connu effectivement un rythme soutenu de créations d’activités et d’emploi. Même après la dissolution de l’Etablissement public d’aménagement, alors que le développement local ne disposait plus d’aucun appui national, régional ou départemental, et bien que les modalités adoptées pour la gestion de la réserve foncière rendaient presque impossible une promotion commerciale du site, les entreprises du secteur privé ont toujours continué à s’intéresser à ce site en raison de sa bonne localisation géographique et de la qualité de ses parcs d’activités paysagés.

On notera au passage que la pérennité de ces résultats, tout comme ceux enregistrés à Orléans La Source et autour de l’Université technologique de Compiègne, montre qu’une localisation de certaines villes nouvelles à une centaine de kilomètres de Paris, suivant une politique analogue à celle menée à la même époque autour de Londres, aurait pu contribuer à freiner bien plus efficacement le sur-développement de l’agglomération parisienne.

  3. Un site majestueux durablement protégé

Le site du Vaudreuil, délimité par la Forêt de Bord, la côte des deux amants, les falaises de Connelles et la pointe du plateau de Madrie, présente une forte identité et une qualité paysagère exceptionnelle. Vers 1970, c’était le dernier des grands sites de la vallée de la Seine, en aval de Paris, encore disponible pour une urbanisation maîtrisée, mais il risquait le mitage par des constructions diffuses.

L’acquisition d’une réserve foncière de plus de mille hectares, l’aménagement d’une grande base de plein air et de loisirs autour des plans d’eau créés par l’exploitation des gisements de sable, l’approbation d’un schéma directeur d’aménagement et d’urbanisme harmonisant les rapports spatiaux entre le projet de ville nouvelle et les villages préexistants, et enfin la qualité des premiers aménagements, garantissent une protection durable de ces atouts.

  4. Une organisation administrative originale

Lors du lancement du projet, les discussions préalables avaient conduit à une organisation à deux niveaux pour bien associer les collectivités territoriales au pilotage du développement.

Un Syndicat mixte associant les deux départements de l’Eure et de la Seine maritime aux communes directement concernées devait assurer le pilotage global de l’opération, jouer le rôle de maître d’ouvrage de la base de plein air et traduire la vocation régionale du projet. A cette époque, les régions n’avaient pas encore les capacités d’une collectivité territoriale de plein exercice. La Haute Normandie ne pouvait donc pas faire partie de ce syndicat mixte, mais une mission d’expérimentation des modalités d’une grand réforme régionale (celle qui sera rejetée par le Référendum de 1969) lui avait été confiée. Le syndicat mixte devait préfigurer l’implication de la future région dans un projet conçu à cette échelle dans le cadre du schéma de la basse Seine.

Mais le Conseil général de la Seine maritime refusa finalement d’adhérer au Syndicat en raison des réticences du maire de Rouen. Ce refus ouvrit un conflit durable, au point que les élus de l’Eure refusèrent pendant plusieurs années de siéger dans les instances régionales. La rupture de la solidarité régionale a bien-sûr pesé sur le destin de la ville nouvelle.

Par contre, le choix des conseils municipaux en faveur de la solution dite “ ensemble urbain ” pour la gestion de la ville nouvelle a doté l’opération d’un réel avantage stratégique. Devenue commune de plein exercice, Val de Reuil dispose de toutes les compétences nécessaires pour maîtriser et organiser son avenir.

Ce choix courageux a permis par la suite de conserver l’unité et le caractère urbain du projet en dépit du désengagement prématuré de l’Etat, en évitant un processus de balkanisation.

  5. Une méthode originale d’études et de réalisation

Parmi toutes les grandes opérations d’urbanisme des “ trente glorieuses ”, le Vaudreuil se caractérise par l’élaboration d’une méthode faisant largement appel aux acquis des sciences humaines, dans le but de dépasser le plus vite possible le caractère nécessairement technocratique des premières étapes de réalisation d’une ville nouvelle. Cette méthode dite du “ germe de ville ” interdisait d’enfermer les futurs habitants dans un projet conçu à l’avance et dans tous ses détails par des spécialistes. Sa présentation détaillée a été publiée par l’équipe responsable de la conception dans le volume n°30 des Cahiers de l’IAURP et accompagnée d’un bilan critique

Si l’expérience n’a pu connaître tous les développements qui avaient été envisagés, le choix de cette méthode a, au moins, permis de limiter certains inconvénients de l’arrêt prématuré du projet.

  6. Un avenir ouvert

Après une longue phase marquée par les polémiques et les conflits locaux, Val de Reuil a acquis aujourd’hui une meilleure stabilité. Des relations organiques et confiantes ont pu être nouées avec les communes voisines pour coordonner leur développement futur.

Petite ville, certes, mais véritable ville, elle dispose de bien des atouts pour envisager et organiser l’avenir d’un grand site qui n’a rien perdu de son charme et de ses potentialités économiques.